« Lorsque l’homme est libre sans motif de peur […] il peut aller au-delà de toute perception, là où l’observateur et l’observé prennent fin et là où la dualité cesse.
Mais encore, surpassant tout cela, et sans lien avec cette lutte, cette vanité… Il y a, et ce n’est pas une théorie, un flot de vie qui n’a ni commencement ni fin… » Krishnamurti « La révolution du silence », éd. Stock, Paris, 1971

Avant d’aborder les étapes intérieures des Yoga Sūtra, il est important d’expliquer le dernier des cinq membres externes (bahiaṅga), pratyāhāra, le retrait des sens des objets extérieurs.
En effet, un lien étroit, nous l’avons vu, existe entre la respiration et les états mentaux.
La stabilité respiratoire est nécessaire pour établir la stabilité de l’attention sur un seul objet physique et mental. Il n’y a pas de concentration sans respiration stable ou suspendue. Cette stabilité résulte de la maîtrise des cinq premiers membres du yoga qui ont permis de développer la faculté de discrimination nécessaire entre le permanent et l’impermanent.
Le yogi maître de cette stabilité, retire son activité sensorielle et mentale des neuf portes du corps qui communiquent avec le monde extérieur, c’est l’étape de pratyāhāra. Il y a retrait du mental et des sens dans leur forme propre respective.
C’est ce que le yoga appelle : « la maîtrise totale des sens-fonctions, les indriyā » (YS. II. 55)
YS. II. 54.
« La rétraction des sens consiste dans le retrait par l’organe mental de ses objets spécifiques et dans le fait que les sensations (indriyā) semblent se conformer à leur forme propre. »
Cette précision apportée, nous pouvons traiter des membres suivants, appelés mambres internes (antaraṅga) du yoga qui font partie du chapitre III intitulé : « Vibhuti pāda », « le pied sur le succès ».
Les membres internes
Ces membres internes comprennent
– La concentration : dhāraṇā
– La méditation : dhyāna
– L’« enstase » finale, « arrêt » : samādhi
L’ensemble des trois constitue le saṃyama, l’équanimité.
Dhāraṇā, dhyāna, samādhi sont intimement liés et constituent le triple moyen vers l’état kaivalya, l’état d’isolement du Puruṣa (l’Être) de la Prakṛti (la manifestation).
Les étapes intérieures sont hiérarchisées et relatives les unes par rapport aux autres.
Ainsi, l’ensemble des trois dhāraṇā, dhyāna, samādhi constitue, nous l’avons vu, un membre interne par rapport aux précédents membres : yama, niyama, āsana, prāṇāyāma, pratyāhāra. Et cet ensemble des trois est un membre extérieur par rapport au samādhi sans germe, sans graine, nirbīja samādhi. (YS. III. 7 et 8)
Définition selon Patañjâli
YS. III. 1.
« La concentration (dhāraṇā) est la fixation du mental (citta) sur un point. »
YS. III. 2.
« La méditation est la continuation de l’effort mental sur ce point. »
YS. III. 3.
« Cela (la méditation) se vide, pour ainsi dire, de sa forme propre, ayant l’apparence de l’objet seulement. »
Dans la concentration, la pensée discontinue, agitée, est remplacée par une pensée continue, intense, fixée sur un seul point, une seule image mentale. Cette attention n’est possible que lorsque le mental est stable.
La méditation ou contemplation est la continuité de ce processus de manière ininterrompue. Cette action mène à l’identification à l’objet contemplé.
L’absorption prolongée du sujet sur l’objet de méditation conduit à l’identification à l’essence même de l’objet. L’objet perd ainsi sa forme propre, le yogi « pénètre dans la vraie nature de l’objet » (Vyāsa), c’est le samādhi. La distinction entre un sujet qui perçoit et l’objet perçu s’est effacée. Il n’y a plus de déformation de l’objet liée à une quelconque activité du mental.
Le saṃyama
Le saṃyama, résulte d’une continuité de l’attention vers un seul point sans interruption depuis dhāraṇā, dhyāna jusqu’au samādhi. Il permet au yogi d’obtenir l’expérience de lumière à l’intérieur du corps.
YS. III. 4.
« Le groupe des trois sur un même point constitue le saṃyama. »
YS. III. 5.
« Par la conquête de celui-ci, la lumière de prajñā (apparaît). »
Saṃyama a pour conséquence la lumière de prajñā. Lorsque le yogi est parvenu à une totale intégration des différents moyens de réalisation, prajñā, une connaissance directe, ou vue pénétrante, « la porteuse de vérité » (YS. I. 48), permet de révéler le Puruṣa, l’Être. Le yogi atteint l’état de lumière à l’intérieur de son corps. Puis cette expérience mène au stade suivant de samādhi, appelé le nirbīja samādhi, sans germe, sans retour. A ce niveau,
le support mental d’arrêt est détruit, ce qui implique une totale stabilité, seuls demeurent les saṃskāra, prégnances mentales qui laissent une empreinte résiduelle.
« Saṃyama marque la fin des moyens du yoga. Mais le travail d’auto transformation se poursuit sur celui des saṃskāra », jusqu’à leur complète disparition. (Alyette Degrâces, p. 190-191)
Le yogi devient libre de toute attache à l’univers sensible, c’est l’état kaivalya, l’état d’isolement obtenu par la suppression des saṃskāra. C’est aussi la finalité du yoga.
YS. I. 51
« Quand le contrôle existe, aussi, la contemplation sans germe apparaît, puisque le contrôle est désormais total. » (Wood)
Les différents accomplissements (siddhi), liés au samâdhi
Lors de l’avancée spirituelle du yogi, différents accomplissements ou pouvoirs, siddhi, se manifestent, résultant de la maîtrise parfaite du saṃyama (YS. III. versets 16 à 51) : vision du futur, connaissance des vies antérieures, vision du mental d’autrui, faculté de devenir invisible, etc.
Cependant, Patañjali met en garde sur les dangers qui guettent le sādhaka, le pratiquant du yoga, à ce sujet.
YS. III. 36.
« Ces pouvoirs sont des obstacles dans le samādhi, ce sont des réalisations, pour celui qui s’en écarte. »
Ils ne sont en aucun cas la finalité du yoga et le risque est grand, de tomber dans l’illusion,
de s’attacher à ses nouveaux pouvoirs et de les utiliser ! Ces diverses manifestations doivent être dépassées afin d’atteindre le but du yoga, la libération, l’autonomie du Puruṣa.
Traduction des Yoga Sūtra :
– Robert Cottet
– James Naughton Woods
– Alyette Degrâces, « Les Yogasūtra », ED. Fayard, Paris 1989.



